Lundi 20 novembre
 
92986 visites
à ce jour

Pauline Viardot (1821 - 1910)


Portrait de Pauline Viardot par Ary Scheffer –
Musée de la Vie Romantique - Paris

Une personnalité exceptionnelle se cache derrière ce nom aujourd’hui si peu connu, autrefois si célèbre. La seule référence pour la plupart, c’est qu'Ivan Tourgueniev a vécu dans son ombre pendant presque toute sa vie et quelques-uns savent, de surcroît, que Pauline était la jeune soeur de la Malibran dont le destin tragique a marqué nos imaginations et lui a valu une célébrité durable (mezzo-soprano, très belle, elle s'éteint à l'âge de 28 ans, en pleine gloire, des suites d’une chute de cheval).

De son temps, la célébrité de Pauline Viardot (mezzo-soprano elle aussi) surpassait celle de la Malibran et rappelle celle que connaît aujourd’hui Maria Callas par exemple. Avec quelque chose de plus puisque Pauline Viardot a exercé une véritable influence sur la vie culturelle du XIXe siècle. En effet, quand ses amis parlaient d’elle, ils employaient bien souvent le terme de “génie”. Et les amis s’appelaient Liszt, Chopin, George Sand, Brahms, Clara et Robert Schumann, Berlioz, Wagner, Tchaïkovski, Saint-Saëns, Fauré etc…

Le portrait exécuté par son grand ami et admirateur Ary Scheffer*, peintre alors aussi célèbre qu’Eugène Delacroix, laisse apparaître bien des éléments de la personnalité de Pauline. Si elle ne possède pas la beauté classique définie par les canons du XIXe siècle, au travers de l’intelligence de son regard et de la noblesse de son maintien, on devine pourquoi cette “irrésistible laide” comme la définissait son ami Saint-Saëns, a tellement fasciné ceux qui l’approchaient.


Manuel Garcia dans Othello

Bien qu’elle soit née à Paris, Pauline est espagnole et fait partie de la famille Garcia dont tous les membres sont des musiciens exceptionnels. Manuel Garcia, le père est un ténor célèbre connu de toutes les capitales d’Europe et même du Nouveau Monde. Compositeur prolifique, il collabore avec son ami Rossini pour bâtir à sa mesure le rôle du Comte Almaviva dans le Barbier de Séville. Manuel Garcia, le frère est le pédagogue le plus réputé du XIXe siècle et son Traité de l’Art du Chant a encore valeur de référence auprès des chanteurs. Il fait également des recherches sur les fonctions vocales et invente le laryngoscope. Nous avons déjà parlé de la Malibran dont la mort a complètement changé le destin de Pauline Viardot, de 12 ans sa cadette.

Jusque-là, les parents Garcia, trouvant qu’il y a assez de chanteurs dans la famille, ont décidé que leur petite dernière sera pianiste. Or la petite montre des dispositions tellement extraordinaires que son jeune professeur, Franz Liszt, est persuadé qu’elle peut devenir la plus grande virtuose de son temps. Mais à la mort de la Malibran, la famille estime que désormais, il n’y a plus assez de chanteurs chez les Garcia. Pauline sera donc chanteuse. Franz Liszt est furieux et aura beaucoup de mal à pardonner ce changement de cap. En revanche, Pauline qui a seulement 15 ans mais qui, depuis longtemps, étudie le chant avec son père, sèche ses larmes et se prépare tranquillement à prendre la relève de son aînée. Peu importe pour elle que ce soit par le piano ou par la voix, ce qui l’intéresse, c’est la musique, celle qu’elle interprète, celle qu’elle compose, celle des autres.

 


Caricature de Maurice Sand

Sa première apparition en public a lieu en 1839, dans un climat de grande émotion ... et de curiosité. Ce sera le point de départ d’une carrière éblouissante qui la mènera aux quatre coins de l’Europe. George Sand est immédiatement fascinée et écrira : «C’est la seule femme que j’ai aimée avec un enthousiasme sans mélange. C’est le plus grand génie de l’époque». Elle prend Pauline Viardot comme modèle pour incarner l’héroïne de son roman Consuelo. Quant à Chopin, dès qu’il voit Pauline, il se porte mieux, tousse moins, recommence à composer et passe des heures avec elle pour déchiffrer la musique qu’ils aiment. Le Don Juan de Mozart (**) est quotidiennement à l’honneur mais aussi les vieilles chansons françaises ou espagnoles. Maurice Sand, le fils de George, nous a laissé le témoignage de la complicité musicale de Chopin et de Pauline Viardot dans des situations inverses de celles qu’on attend et ce commentaire amusant de Chopin « ça, c’est le jeu de Liszt… Il n’en faut pas pour accompagner la voix ».

Pour Pauline, entre deux tournées, la maison de Nohant est sa maison et le séjour, un paradis, surtout si les trois « grands » qui l’aiment comme leur fille, sont réunis. Le troisième, c’est Eugène Delacroix qui fait de longs séjours à Nohant et qui, chez Pauline, n’admire pas seulement la musicienne, mais aussi le peintre qu’elle aurait pu devenir si elle avait consacré du temps à cet art.


Louis Viardot

Dès le début de sa carrière, Pauline Garcia épouse Louis Viardot, alors Directeur du Théâtre des Italiens mais qui donne très vite sa démission après son mariage. Homme de goût et de culture, hispanisant reconnu, il sera le premier traducteur du Don Quichotte de Cervantès. En politique, il est opposé à Napoléon III, et c’est une des raisons de l’installation de la famille à Baden-Baden. Beaucoup plus âgé que sa femme, il se consacre à sa carrière et lui donne quatre enfants : Louise Claudie, Marianne et Paul. Quand on connaît les excellentes relations d’Ivan Tourgueniev et de Louis Viardot, il est légitime de s’interroger sur celles de Pauline et de son mari. George Sand, qui estimait beaucoup Louis et partageait ses opinions politiques, était très lucide sur la manière d’aimer de Pauline. Elle est «tendre, chaste, généreuse, grande, sans orage .../ sans passion en un mot» Sa passion, elle la réserve pour son art !

Tout au long de sa carrière, Pauline Viardot va attirer, bien souvent jusqu’à la passion, les plus grands esprits de son temps. Schumann l’admire au point de lui dédicacer ce chef-d’oeuvre que sont les Liederkreis et Brahms sa Rhapsodie pour alto, choeur et orchestre. Clara Schumann, considérée comme la plus grande pianiste de son temps, participe aux brillantes soirées données par Pauline dans sa belle maison de Baden-Baden et n’hésite pas à jouer avec elle. Berlioz, si ombrageux habituellement, sollicite son avis, écoute ses conseils et tombe éperdument amoureux lorsqu’il collabore avec elle pour transposer l’Orphée de Gluck de manière à ce qu’elle puisse en être l’interprète. Saint-Saëns est un grand ami et un voisin puisqu’il habite Louveciennes. C’est à Bougival que Pauline monte avec ses amis et ses élèves son Samson et Dalila que l’Opéra vient de refuser. Gabriel Fauré est un habitué du salon de Bougival. Il dédie sa Sonate piano-violon à Paul (fils de Pauline), des mélodies à Pauline ou à ses filles et devient le fiancé « malheureux » de Marianne.

A la fin de sa vie, Fauré évoquait encore avec nostalgie, les soirées de la famille Viardot à Paris ou à Bougival, car Pauline, comme George Sand à Nohant, a le merveilleux talent de rendre les maisons vivantes et gaies et de les remplir d’amis.

La carrière de Pauline fut éblouissante mais assez courte. Pour autant, sa vie fut aussi active et brillante que lors de ses succès de diva. Douée d’une intelligence hors du commun, d’une immense culture, d’un charme fait de bonté, de gaîté et d’une vitalité exceptionnelle, elle garda et put même approfondir toutes ses anciennes relations. Elle fit une large part à l’enseignement et eut enfin un peu de temps pour composer, ce qu’elle n’avait jamais cessé de faire bien qu’elle-même ne se prit guère au sérieux. Chopin déjà adorait les mélodies espagnoles qu’elle composait à partir des chants et des danses de sa patrie. Avec une facilité déconcertante, elle mit en musique les poèmes russes ou allemands que Tourgueniev lui dénichait. Enfin, elle composa des opérettes qu’elle faisait jouer par ses élèves, Cendrillon et le Dernier Sorcier par exemple qui fut joué en 1883 à Bougival. Ce fut la dernière joie de Tourgueniev qui devait mourir peu après.

Depuis peu, on commence à reconnaître son talent de compositeur. En 2010, pour le centième anniversaire de la mort de Pauline Viardot, l’auditorium du Musée d’Orsay programme Cendrillon et l’Opéra au Village présentera Le Dernier Sorcier au Festival de Pourrières. Cette même année, le Festival de Bougival s’est ouvert le 18 mai dans la Villa Viardot avec un programme consacré à Pauline Viardot présenté par l’Atelier Sons Croisés.

* La maison d’Ary Scheffer abrite aujourd’hui le charmant «Musée de la Vie Romantique» (16 rue Chaptal 75009 Paris). Il est situé dans ce quartier qu’on appelait la Nouvelle Athènes parce que beaucoup de peintres, de musiciens et d’écrivains y habitaient. Frédéric Chopin et Pauline Viardot étaient les invités les plus appréciés et les plus désirés lors des chaleureuses soirées qui avaient régulièrement lieu dans l’Atelier du peintre.

** En 1850, Pauline Viardot vendra tous ses bijoux pour acquérir la partition manuscrite de Don Giovanni. Elle fit confectionner un superbe coffret en bois de thuya pour la conserver. En 1903 (soit 7 ans avant sa mort), elle la légua à la Bibliothèque du Conservatoire de Paris. La partition est maintenant conservée dans le département de la Musique de la Bibliothèque Nationale.


BnF, département de la Musique -
Couvercle du coffret en thuya qui contient la partition

 

L’étrange roman d’amour de Pauline Viardot et d’Ivan Tourgueniev !

Dessin de Pauline Viardot

Très jeune, la carrière de Pauline Viardot la conduisit aux quatre coins de l’Europe et c’est lors de sa première tournée à Saint-Pétersbourg qu’elle rencontra pour la première fois Ivan Tourgueniev. Il n’est encore qu’un jeune poète inconnu, mais il est beau, séduisant, issu d’une grande et noble famille. Il est fasciné par cette jeune cantatrice éblouissante qui a tous les Russes à ses pieds, couple impérial compris.

Ce qui est surprenant, c’est que cet amour ait duré 40 ans, qu’Ivan Tourgueniev se soit attaché à toute la famille Viardot et que, partout où Pauline choisissait de s’installer, Ivan Tourgueniev suivait.

Ainsi à Paris, puis à Baden-Baden, la capitale d’été de l’Europe, le rendez-vous obligé des têtes couronnées et de l’intelligentzia. Les concerts, mondanités et spectacles se devaient d’être du niveau des plus grandes capitales. Pauline Viardot était la reine incontestée de cette élégante société.

La défaite de 1870 rendit moralement impossible à des Français de continuer à séjourner en Allemagne. La famille Viardot et Ivan Tourgueniev revinrent donc en France et s’installèrent à Paris. Très vite ils cherchèrent à acquérir une propriété aux environs pour y séjourner dès les premiers beaux jours. Etant donné la vogue dont jouissait alors Bougival, il n’est guère surprenant que la famille Viardot et Ivan Tourgueniev s’y soient fixés. Ils louèrent d’abord la Garenne, une belle propriété située au-dessus de l’église et c’est là qu’Ivan Tourgueniev tombera amoureux de Bougival et qu’il découvrira que nulle part il n’est aussi heureux. A Paris, il écrivait peu et difficilement. Bougival l’inspirait mieux et il y écrira quelques-unes de ses plus belles oeuvres et une grande partie de sa correspondance.

La propriété, dite “des Frênes”, fut achetée en 1874 et, dès l’année suivante, Ivan Tourgueniev s’installait dans la “Datcha” qu’il avait fait construire dans le parc pour vivre au plus près de sa bien-aimée Pauline. Mais finalement, c’est de toute la famille Viardot qu’Ivan Tourgueniev était amoureux. Il chassait et discutait avec ce fin lettré qu’était Louis Viardot et il veillait à l’éducation des quatre enfants qu’il adorait.

La vie de ces deux personnages aujourd’hui méconnus nous conduits en fait au coeur de la littérature et de la musique du XIXe siècle et fait de ces maisons « des lieux de mémoire » d’une rare qualité.

[Haut de la page]